Otium
Ma binette
pensées. réflexions. citations. absurdités. évocation de certains sujets, de société, scientifiques ou plus personnels, qui me tiennent particulièrement à coeur, et sur lesquels je m'efforce d'apprendre, comprendre, partager, initier des échanges et discussions.

La parité sans la mixité : l'angle mort social de l'université française

En tant qu'universitaire issu du milieu rural, mon parcours m'a appris le prix exact de chaque marche gravie. C’est avec cette sensibilité que j'observe aujourd'hui, au sein de nos instances, un phénomène paradoxal : une hyper-vigilance légitime à l’égard des inégalités de genre, doublée d’une cécité quasi totale face aux inégalités sociales et géographiques [1].

Nous appliquons, ou tentons d’appliquer à force d’injonctions, avec un zèle quasi managérial, des quotas de parité hommes-femmes afin d’aboutir à une égalité de représentation. Désormais, quiconque accepte de siéger dans un comité de sélection se voit contraint de visionner des vidéos de sensibilisation aux biais cognitifs et de genre. Pourtant, la sociologie de l'éducation souligne que les politiques de diversité peuvent être captées par des profils déjà favorisés, prolongeant l'endogamie du milieu académique. Par une étonnante paresse méthodologique, l'institution postule que ces biais de jugement s'arrêtent magiquement aux frontières du genre [2]. C'est oublier qu'un jury paritaire, mais socialement homogène, partagera les mêmes stéréotypes inconscients à l'encontre des candidats issus des classes populaires ou de la périphérie territoriale.

Une analyse des profils recrutés révèle ainsi une réalité dérangeante : ces mesures profitent massivement à des candidates déjà hautement privilégiées, souvent nées au cœur du sérail académique ou de la bourgeoisie urbaine. Ce constat s'impose avec une force singulière lorsque l'on observe les figures de proue et les trajectoires d'excellence mises en avant comme modèles d'émancipation dans nos disciplines scientifiques. Dans les filières STEM et en mathématiques fondamentales, l'accès des femmes aux plus hautes fonctions (Académies, directions de laboratoires, chaires d'excellence) reste trop souvent le privilège exclusif de filles d’enseignants-chercheurs, de normaliens ou de grands corps de l'État. Je ne conteste pas leur génie, je conteste leur valeur d'exemple. Présenter comme modèle d'émancipation des profils qui cumulent tous les privilèges sociaux de naissance est une imposture démocratique pour les étudiants ruraux ou ouvriers.
Pour forcer les portes des bastions masculins les plus sélectifs, il leur a fallu un blindage social et culturel maximal transmis dès l'enfance. Le théorème est neutre, pas la trajectoire de celui ou celle qui l'a trouvé. La sélection ne juge pas seulement le talent pur, elle valide la vitesse d'acquisition des codes de la recherche.

En s'appropriant ces mécanismes de correction, l'institution fait l'économie d'une ouverture réelle : ces héritiers et héritières devancent des candidats — hommes ou femmes — issus de milieux populaires ou de la ruralité isolée. Ces derniers ont pourtant dû déployer un surcroît de travail et une résilience infiniment supérieurs pour surmonter l'absence de capital culturel initial [3]. À l'instar d'un Julien Sorel condamné à réciter la Bible en latin pour s'arracher à sa condition, l'étudiant de la périphérie doit surinvestir la culture légitime pour espérer être toléré par ses pairs. Si la parité consiste uniquement à remplacer le fils de normalien par la fille de normalien, nous ne faisons pas de la justice sociale, nous faisons de la maintenance de classe.

Ce phénomène illustre à la perfection le concept d’« égalité sans égalitarisme social » décrit par Walter Benn Michaels [4], où la célébration de la diversité identitaire sert d'écran de fumée pour occulter la disparition des dynamiques de classe. Pourquoi une telle cécité de la part de nos pairs ? Je postule que la parité de genre est quantifiable, politiquement conforme et, fondamentalement, indolore pour l'institution. Elle permet à l'entre-soi académique de se donner des airs de progressisme sans jamais remettre en question ses privilèges de classe.

Nous touchons ici au cœur de l'endogamie universitaire décortiquée par Pierre Bourdieu dans La Noblesse d’État [5] : l'illusion de la neutralité des critères d'évaluation favorise systématiquement ceux qui possèdent l’habitus et les codes implicites du milieu. Promouvoir la fille d’un collègue ne perturbe pas l’écosystème de nos facultés ; y intégrer l’enfant d’un petit exploitant agricole ou d’un ouvrier exigerait une véritable rupture culturelle. Je le vis au quotidien. Le monde académique contemporain exige des dominés le même tribut que le Paris d'Honoré de Balzac : pour y réussir sans capital, il faut non seulement du génie, mais une métamorphose totale de son habitus, transformant chaque parcours rural en un défi à la Rastignac.

De plus, cette cécité s'accompagne d'une ignorance géographique flagrante. Comme le rappellent les travaux sur les fractures territoriales de l'accès au supérieur [6], l'éloignement des métropoles universitaires agit comme un filtre d'auto-sélection massif. Les étudiants ruraux subissent une double peine : l'absence de réseaux locaux et le coût économique de la mobilité, deux variables totalement ignorées lors des recrutements de haut niveau au profit d'une vision purement hors-sol du mérite. Cette cécité académique fait d'ailleurs écho au récit médiatique global.
Lorsque les médias célèbrent les "grands destins de femmes" à travers l'histoire, elles choisissent avec prédilection des figures issues de la haute aristocratie ou de la grande bourgeoisie rentière. On magnifie leur audace artistique ou littéraire en oubliant que leur transgression des normes de genre était adossée à un immense capital financier et culturel protecteur.

L'université ne peut plus faire l'économie d'une approche réellement matérialiste et intersectionnelle. Puisque nos propres formations nous invitent à « ralentir notre jugement » pour débusquer nos stéréotypes, appliquons cette rigueur scientifique jusqu'au bout. L'origine sociale et géographique doit cesser d'être le parent pauvre de nos politiques d'égalité. Si la justice sociale se cantonne à remplacer des héritiers par des héritières, alors l'université publique aura définitivement renoncé à sa mission d’émancipation.

Post-scriptum : À l'heure où les courants populistes se saisissent opportunément des défaillances de l'institution pour alimenter une guerre culturelle stérile, il convient de préciser la finalité de cette critique. Là où la rhétorique réactionnaire instrumentalise l'hypocrisie des dispositifs actuels pour délégitimer les combats féministes, la présente analyse s'inscrit strictement dans le champ de la sociologie matérialiste et critique. Il ne s'agit pas ici de nier les discriminations de genre, mais de documenter scientifiquement comment les outils managériaux de correction (les quotas) sont structurellement confisqués par l'endogamie de classe de notre institution, au détriment d'une mixité sociale et territoriale réelle.

Notes et références bibliographiques

[1] Données démographiques du SIES / Ministère de l'Enseignement Supérieur : Les notes d'information du ministère rappellent la persistance du biais de recrutement : si les enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures représentent 34 % des étudiants (pour 18 % des actifs), cette proportion s'élève à plus de 70 % au sein du corps des Professeurs des Universités (PU). À l'inverse, les enfants d'ouvriers représentent moins de 5 % de ce même corps professoral.

[2] Sociologie du recrutement académique : Voir notamment les recherches récentes en sociologie du genre et de l'éducation sur la stratification interne du corps enseignant du supérieur (Cairn.info). Celles-ci démontrent comment la focalisation exclusive sur la parité arithmétique de genre omet les capitaux sociaux et familiaux dont disposent prioritairement les candidates retenues.

[3] Données INSEE (Accès aux hauts diplômes) : Le taux d'obtention d'un diplôme de niveau Master ou Doctorat culmine à près de 76 % pour les enfants d'enseignants ou de cadres supérieurs, contre seulement 20 % pour les enfants d'ouvriers non qualifiés. Cette disparité objective en dit long sur l'immensité de l'effort initial nécessaire pour atteindre les mêmes qualifications académiques.

[4] Michaels, Walter Benn. La diversité contre l'égalité, Paris, Raisons d'agir, 2009. L'auteur y analyse la manière dont la promotion de la diversité identitaire (genre, minorités) au sein des institutions d'élite sert d'alternative idéale et indolore à la réduction des inégalités réelles de classe.

[5] Bourdieu, Pierre. La Noblesse d'État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Éditions de Minuit, 1989. Notamment les chapitres dédiés aux « catégories de l'entendement professoral », décrivant la légitimation académique des privilèges sociaux transformés en « mérite » personnel.

[6] Ben Ayed, Choukri. La fracture territoriale des parcours scolaires : Enquête sur le sacrifice invisible des jeunes ruraux, Paris, Éditions l'Harmattan, 2021. Cet ouvrage documente précisément l'impact de l'éloignement des grands centres universitaires sur l'auto-sélection et les barrières économiques spécifiques à la ruralité périphérique.

à propos des LLM commerciaux (chatGPT, Gemini, ...)

je refuse d’utiliser les modèles d'IA génératives (LLM) issus des sociétés commerciales américaines, essentiellement pour deux raisons:

1) je ne suis pas un cobaye

2) je ne soutiens pas les projets techno-fascistes, au modèle économique fondé sur le vol de données

la liste des raisons de s'y opposer est bien plus longue, mais ces deux là me suffisent amplement.

transition écologique: un sentiment dominant d’injustice quant à la répartition des efforts

L’acceptabilité des politiques de transition se heurte pour une part à ce climato-scepticisme et à ce climato-complotisme, mais aussi plus largement à la perception que s’en font les individus en termes d’équité et de justice sociale – toutes ces dimensions étant d’ailleurs partiellement imbriquées. Or domine dans la population la conviction que les efforts en matière de lutte contre le dérèglement climatique sont et seront injustement répartis.
On le repère à partir de questions sur la répartition des coûts. Ainsi, un énoncé tel que « la sobriété énergétique est imposée seulement au peuple, mais pas aux élites » rencontre une approbation archi-majoritaire : 76 %. La lecture par clusters des résultats montre que la sensibilité écologique des uns et des autres est sans influence sur les réponses. Les seuls groupes qui soient opposés ou tout du moins partagés sur un énoncé de ce type sont les trois clusters les plus élitaires : Sociaux-Démocrates, Centristes et Libéraux.[...]

Que nous disent ces résultats ? Que toute demande de sacrifices ou tout simplement de contributions même modestes à la lutte contre le changement climatique risque de se heurter à ce type de narratif. Pour le formuler très simplement, on devine aisément combien il est délicat de justifier l’interdiction à terme de circuler en véhicule diesel dans les aires métropolitaines – ce que prévoient les ZFE en France – ou même tout simplement l’interdiction d e vendre des véhicules thermiques (à partir de 2035 dans l’Union) quand dans le même temps on autorise les yachts et la circulation e n jets privés. Nul besoin d’être expert en émission de CO2 pour ressentir, ici, que ce ne sont pas les plus gros pollueurs qui sont les plus contraints.
Il n’est pas certain, loin de là, que davantage de justice en matière climatique suffirait à produire une conversion massive à des comportements plus sobres et plus éco-responsables, mais il est certain, en revanche, que tout défaut d’exemplarité du côté des responsables publiques (comme prendre l’avion pour de courts déplacements) et toute exemption concernant les pratiques des plus riches seront inévitablement mobilisés par des pans entiers de la population pour refuser tout effort en matière de lutte contre le dérèglement climatique ; et cela d’autant plus, qu’en la matière, c’est bien le free riding (ou attitude du passager clandestin) qui constitue l’attitude la plus courante.

Extrait de Groupe d'Etudes Géopolitiques - Quand le clivage écologique devient saillant.

un laboratoire de recherche

j'ai relu "Les Fourmis" avec ma fille cet été. je n'aurai jamais pensé citer B.Werber, que je n'apprécie pas vraiment. Mais je n'ai pas su résister ...

" - Dans une équipe il y a des chefs. Edmond ne supportait pas les chefs, ni d’ailleurs aucune forme de pouvoir hiérarchique. Il a toujours eu du mépris pour les gestionnaires, qui ne font que « diriger pour diriger sans rien produire », comme il disait. Or nous sommes tous obligés de lécher les bottes de nos supérieurs. Il n’y a pas de mal à cela. C’est le système qui le veut. Lui, il faisait le fier. Je crois que ça nous agaçait encore plus, nous ses pairs, que les chefs eux-mêmes.
— Comment est-il parti ?
— Il s’est disputé avec un de nos sous-directeurs, pour une affaire dans laquelle il avait, je dois le dire… totalement raison. Ce sous-directeur avait fouillé dans son bureau, et Edmond a piqué un coup de sang. Quand il a vu que tout le monde préférait soutenir l’autre, il a bien été obligé de partir.
— Mais vous venez de dire qu’il avait raison…
— Mieux vaut parfois se comporter en lâche au profit de gens connus, même antipathiques, qu’être courageux au profit d’inconnus même sympathiques. Edmond n’avait pas d’amis ici. Il ne mangeait pas avec nous, ne buvait pas avec nous, il semblait toujours dans la lune.
— Pourquoi m’avouez-vous votre « lâcheté », alors ? Vous n’aviez pas besoin de me raconter tout ça.
— Hum, depuis qu’il est mort, je me dis que nous nous sommes quand même mal comportés. Vous êtes son neveu, en vous racontant ça je me soulage un peu… "

passages, frontières et altérité

"C'est un privilège magnifique de pouvoir se taire et d'écouter des corps présents, intelligents et généreux. Rien ne nourrit plus une pensée et un imaginaire.
Elles me font bouger, et plus encore, elles font bouger les cloisons qui me découpent, la façon dont je croyais séparer telle idée de telle autre, telle pratique de tel champ de savoir, telle attitude. A l'intérieur de moi, les frontières coulissent comme des baies vitrées. Certaines vitres cassent joliment. Les herses qui me coupaient d'un monde s'enfoncent dans le sol et disparaissent.
Il y a des gens capables de dissoudre tes cloisons et d'effacer les frontières entre toi et toi davantage encore qu'entre toi et les autres.
Et quand tombent tes murs intérieurs et tes faux plafonds, tu mesures que tu es plus vaste que tu ne le croyais. Enfin disponible au frisson qui va te trembler. Ton volume vital se met à respirer et à vibrer comme le boomer d'une enceinte. De toi sort doucement une nouvelle musique, qui peut s'écouter, se chanter ou se danser.
Alors, quelque chose, avec les autres, peut se passer. Générosité, chaleur complice, excitation, amitié d'un jour, idées déroutantes, émotions, événements ?
Se passer, oui, des unes aux autres, dans tous les sens du terme. Il y a encore des mots de passe sous les mots d'ordre."
A. Damasio - "Vallée du silicium" - 2024

robustesse, redondance, incohérence

Deux constats empiriques:

1. l'injonction à la performance est au coeur de nos modes de vie

2. la robustesse devient une propriété indispensable face aux instabilités et non-linéarités qui caractérisent les systèmes complexes constituant nos sociétés actuelles

Pourtant, comme le rappelle très justement Olivier Hamant dans ses ouvrages récents, dans les systèmes naturels, le contraire de la robustesse n'est pas la fragilité: c'est la performance.
Ces considérations entrent particulièrement en résonance avec certains aspects des champs Mathématiques que sont la modélisation mathématique, l'analyse numérique et le calcul scientifique.

"Tracts Gallimard -Tracts (N°50) - Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant - O. Hamant, 2023. Olivier Hamant

croyances, scepticisme, complexité

Durant la pandémie de COVID19, j'ai été pleinement confronté, à titre personnel, aux conséquences bien réelles de la projection "in real life" de certaines croyances irrationnelles.

En tant que chercheur, il m'est bien entendu difficile d'entendre de manière récurrente, et depuis quelques années maintenant, des propositions telles que "la science n'est qu'un système de croyances parmi tant d'autres".

Voici quelques références qui m'ont servies de points de départ pour diverses réflexions autour de ces sujets, et qui peuvent également être utiles comme ressources pédagogiques pour mieux appréhender certaines considérations et préoccupations portées par les étudiants:

cinéma

Ma binette

quand je ne dis rien je pense encore (Camille Readman Prud'homme)

"Quand vous n'êtes qu'avec vous-même (mais pas tout à fait : quand dans les rues, les parcs, les magasins, les cafés, le métro, il y a des gens autour mais personne avec vous), vous gardez le silence mais vous pensez toujours, vous pensez à ce que vous avez fait et oublié hier, vous pensez à la ressemblance entre celui que vous venez de croiser et un autre que vous avez connu, aux raisons pour lesquelles vous n'avez pas envie d'aller là où on vous attend. Vous reprenez la dernière conversation que vous avez eue avec votre sœur, mais vous rajoutez ce que vous n'avez pas su dire"
En fragments comme autant de conversations silencieuses avec soi, avec un autre imaginé ou réel, Camille Readman Prudhomme déplie une langue poétique qui œuvre avec délicatesse et une apparente simplicité à creuser en nous-mêmes. Gestes, pas, sensations, regards, rêveries deviennent ainsi des images singulières qui nous extraient du quotidien et de l’évidence.

Lien vers une lecture enregistrée dans le cadre du Festival de Brangues (France Culture)


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